Le vélo à caractère humain selon Matthieu Lifschitz

Le 7 août 2017, restera sans nul doute un jour à part pour Matthieu Lifschitz; le jour d’après.  La veille de fêter son 42e anniversaire sur les routes de la Transcontinental Race Matthieu est arrivé au CP3 vers 20h, « sous un important orage et au milieu d’une brume très épaisse, soit moins d’une poignée d’heures que celle requise pour rester officiellement en course » comme il l’écrira sur son Facebook. La faute aux problèmes mécaniques qui lui ont fait perdre beaucoup de temps dès le départ. Mais pas que sans doute…

 

Matthieu Lifschitz illustre à merveille cette catégorie de pratiquants en quête d’éthique, de sobriété et d’humilité. Le vélo autrement, cher au magazine 200 dont il est directeur artistique, loin des paillettes et des coulisses parfois sulfureuses du Pro Tour.

Je dirai que c’est du vélo à caractère humain, ce qui importe c’est un ensemble entre une certaine idée de performance, d’amitié, de découverte géographique mais aussi historique…

Graphiste de métier depuis toujours, Matthieu Lifschitz évolue dans l’univers du cycle « à plein temps ». Outre sa collaboration au magasine 200, Matthieu s’occupe également de la conception graphique d’enseignes françaises prestigieuses comme les cycles Victoire, plus récemment Berthoud ou ponctuellement Café du Cycliste, entre autres. Sa rencontre avec François Paoletti l’a également amené à collaborer avec lui sur des projets palpitants comme le livre Monuments du Cyclisme (avec également Foucauld Duchange et Jochen Hoops) lui ouvrant la porte à d’autres projets d’édition pour les saisons à venir.

Matthieu a toujours fait plus ou moins du vélo et comme beaucoup, un de ses plus lointain souvenir et des plus plaisant est ce jour où son père lui a appris à en faire sans roulettes sur son super Motobécane rouge.

Beaucoup de vélos sont passés entre mes mains depuis et c’est devenu avec les années mon mode de transport numéro un n’ayant aucun permis de conduire. C’est la pratique du pignon fixe urbain qui m’a mis en selle plus sportivement, j’y ai rencontré des personnes qui au fur à mesure s’écartaient de la ville pour découvrir la route ou se fixer des objectifs « marrants » comme grimper le Ventoux avec nos vélos sans vitesses et c’est en suivant leur exemple et en les accompagnant que peu à peu je m’y suis mis et commencé à repousser les distances progressivement.

Matthieu est ainsi venu à la pratique des longues distances par curiosité et déformation professionnelle.

En fait j’aime prendre des photos, dessiner autour du thème du cyclisme. La route est pour moi un prétexte génial, un organe vivant dans ce qui nous entoure, depuis tout petit j’aime l’asphalte, l’idée d’évasion qu’elle représente, sa liberté, sa connectivité. J’aime la montagne, et quand je me suis mis au vélo de route j’ai rapidement compris que je pouvais mélanger ses trois points :
Partir par mes propres moyens (sans voiture) pour aller de plus en plus loin, de plus en plus haut, et ramener des photos. Me nourrissant des aventures des autres, une partie du plaisir résidant aussi après coup, une fois rentré, de trier, traiter et partager à mon tour le contenu que j’aurai pu chasser en agrémentant le tout d’une dose de graphisme.

À force de repousser son champ d’action, de franchir des caps kilométriques (100, 150, 200, 300, et depuis le départ en autonomie complète) Matthieu a fini par se dire que s’aligner sur des Brevets dont il entendait parler serait une bonne école. S’en fut une excellente qui l’a conduite jusqu’au Paris Brest Paris qui fut sa première fois au dessus de 1200 km.

Aujourd’hui j’en suis toujours au même point, que ce soit en solo ou entouré de mes amis, je suis en quête de beaux paysages, de garnir mon trésor à souvenir (et accessoirement d’une belle descente de col de montagne, par ce que c’est pas tout de monter, mais descendre c’est aussi le pied).

Photo Mickaël Gagne

A la question « quel est ton meilleur souvenir à vélo ? », Matthieu avoue bien avoir du mal à répondre tant ils sont nombreux.

Il y en a trop et pour des raisons trop différentes à chaque fois mais puisqu’il faut en chosir un ici : Après être parti de Gap en pleine nuit avec François Paoletti, Dan de Rosilles, François Deladerriere et Luc Royer, on se retrouve à boire un thé chaud à la cime du col de la Bonette à 5h du matin (nous avions tout ce qu’il fallait dans les sacoches) entre un orage et le lever du jour ensoleillé, un moment suspendu dans le temps et visuellement époustouflant. (et 100 km de descente jusqu’à Nice dans la foulée c’est toujours un kif).

Plus qu’un aboutissement, être au départ de la Transcontinental Race était pour Matthieu une suite logique de son propre aveux.

En bon « rookie » de l’épreuve, Matthieu s’était bien gardé de faire tout pronostique ne sachant pas vraiment de quoi il était capable au delà de 2000 km. Il avait seulement la volonté de faire de son mieux pour arriver au plus vite tout en gardant une ligne de conduite prudente et lucide.

Par expérience je sais que pour moi, « pousser le bouchon » ne marche pas, je ne gagne pas de temps. Alors que faire les choses proprement et calmement sont mes meilleurs atouts pour ne pas perdre de temps.

Hélas, les soucis mécaniques rencontrés dès le départ seront un handicap irrémédiable jusqu’à ce fameux CP3 des Hauts Tatras.

 

Matthieu avait pourtant préparé son affaire au mieux conscient néanmoins que l’épreuve lui imposerait d’elle même sa loi avec ses joies et ses galères.

J’avais pris le temps de tracer une route qui me convient, environ 3800 km et moins de 40 000 D+, me laissant guider avant tout par quelque chose de fluide (tant que possible) et des lieux où j’avais vraiment envie d’aller plutôt que me tirer les cheveux à vouloir absolument tout optimiser.  

Au niveau de sa préparation, pas de changement notable ce qui chez Matthieu signifie que ça change tout le temps !

Avant même de savoir si j’allais être retenu pour cette épreuve je savais déjà que j’allais faire plusieurs épreuves de longues distances dans l’année et sur des terrains très différents (route, gravel, haute montagne) ainsi que mes envies perso, j’ai juste répondu présent à Alain Puiseux (éditeur de 200 magazine) quand il m’a soumis l’idée de faire la Diagonale Brest Menton par le tracé historique (1550 km) deux semaines avant le Born to Ride de Chilkoot (1200 km), à un mois du départ de la TCR c’était amplement suffisant. je me suis dis que ce n’était pas en faisant 500 km de plus ou de moins par ci par là ou me forcer à rouler la nuit (même si j’apprécie en condition réelle) qui allait changer grand chose. Je roule toujours régulièrement au grès de mes envies sans planning défini, du foncier en sommes.

Sur l’aspect logistique Matthieu reconnait qu’il a eu beaucoup de chance. De part son métier il a en effet été amené à rencontrer des interlocuteurs « pro » du milieu.

En mêlant tout ça à mon implication dans la longue distance et ces réelles amitiés naissantes, ces personnes me font confiance depuis déjà un moment et ce avant même qu’une quelconque TCR ne soit mise sur le tapis.

Café du Cycliste, les Cycles Victoire, 2-11 Cycles et High Mobility Gear lui auront ainsi permis de disposer d’un matériel sûr, performant et répondant parfaitement à ses besoins. Notamment en ce qui concerne le bivouac.

C’est une blague assez récurrente avec mes amis, tous connaissent mon sens du confort en bivouac et me charrient gentillement à ce propos. Dans le passé j’ai dormi à même le sol dans des couvertures de survie sur des brevets, mais non, c’est pas pour moi, je préfère prendre 5 mns et monter un bon bivouac, en prendre autant pour replier et passer ainsi le temps nécessaire à récupérer pour de vrai et non me battre avec le froid ou ma nuque.

Comme tous ceux qui évoluent dans l’univers de l’ultra-distance, Matthieu a forcément été marqué par la disparition tragique de Mike Hall.

Sans le connaitre dans la vraie vie j’avoue avoir été très affecté… Je me suis dis à quoi bon tout ça… Il est indéniable que ce tragique accident m’a fait levé le pied, et que je prends encore plus à cœur l’aventure humaine de ces épreuves bien plus que la performance pure qui peut entrainer dans certains cas des situations complexes à gérer pour qui n’est pas un grand spécialiste, voir le meilleur. Et je ne parle même pas du hasard, la malchance d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Mike représentait simplement la possibilité. La possibilité que c’est faisable, que l’on peut être intègre, que l’on peut prendre tout ça à la légère sans jamais le prendre à la légère, de toujours faire avancer les choses. Nous lui devons beaucoup.

Fan des grands Tours et des classiques, Matthieu prend le cyclisme tel qu’il est sans le juger, y voyant un super divertissement donnant lieu à toute une légende historique que chacun peut explorer et réinterpréter à sa guise.

Pour Matthieu, la pratique d’épreuves en autonomie complète ouvre la porte à tout un spectre de pratiquant, allant du cyclotouriste en bonne condition physique, au coursier parisien affûté à rouler chaque jour mais en mal de grand large, ainsi qu’au cycliste en quête d’une performance Ultra.

Les délais généralement pratiqués lors de ces épreuves laissent le choix à chacun d’y arriver ou de se dépasser. C’est aussi les rares occasions de pouvoir retrouver nombre de ses amis sur une aventure hors norme laissant des souvenirs à vie. En cela les organisateurs ont une responsabilité, voir plusieurs même. 

Cette idée qu’il a du vélo à caractère humain s’est sans doute quelque peu perdue dans la brume des Hauts Tatras mais nul doute que Matthieu saura rapidement tourner la page pour en commencer une nouvelle…