Ralph Diseviscourt, une 4e place à la RAAM qui nourrit de nouvelles ambitions

Après s’être constitué un solide palmarès et une jolie réputation dans le petit monde de l’ultra-distance en Europe, le luxembourgeois Ralph Diseviscourt s’est aligné au départ de la mythique Race Across America (RAAM). Parti de Oceanside sur la côte Ouest des Etats Unis le 14 juin 2016, Ralph a rallié Annapolis sur la côte Est après 10 jours et 17 heures et après avoir parcouru 4 940 km et s’être affranchi de 52 000 km de dénivelé positifs. Une performance récompensée par une excellente 4e place qui confirme l’énorme potentiel de Ralph.

RAAM 2016 – Ralph Diseviscourt from NothinButShorts International on Vimeo.

Rentré au Luxembourg quelques jours après son épopée américaine, Ralph s’est gentillement prêté comme à son habitude à une petite interview pour cyclosportissimo.com au cours de laquelle il revient sur sa performance et évoque ses ambitions à venir.

Ralph, pour ta première participation à la RAAM tu obtiens une exceptionnelle 4e place. T’attendais-tu à un tel résultat ?

13509105_1091480700897975_5896834797458889470_nOui et non. D’un côté, je savais que Severin Zotter a fait exactement les mêmes résultats en 2014 avant sa victoire en tant que rookie sur la RAAM en 2015 que moi l’an passé, à savoir 3ème sur la Race Across the Alps et vainqueur de la Tortour avec des chronos similaires. C’est pourquoi je partais plutôt optimiste dans cette RAAM 2016 en me disant que tout serait possible d’autant plus que ni Strasser ni Zotter n’étaient partant. Et puis ma récente victoire à la Race Across Italy m’a donné davantage de confiance en m’imposant contre Marko Baloh, une autre légende dans le milieu ultra avec énormément d’expérience. Mais d’un autre côté, je savais qu’avec la RAAM, moi et mon équipe d’assistance, nous allions entrer en territoire complétement inconnu notamment sur le plan de la gestion du sommeil et de la nutrition. J’ai jamais dû m’arrêter pour dormir dans les courses précédentes, et je dirais aujourd’hui que c’est justement la clé du succès à la RAAM. Notre point faible était donc clairement le manque d’expérience, même si en fin de compte un autre rookie, mon ami allemand Pierre Bischoff, a réussi à gagner cette RAAM 2016.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à gérer tout au long de cette épreuve hors norme ?

La première journée de compétition a vite tourné au cauchemar : après seulement 5 heures de courses, je venais juste de descendre le fameux « glass elevator » vers Borrego Springs et d’entrer dans le désert, lorsque ma voiture d’assistance tombait en panne ! Le timing n’aurait pas pu être pire. Le peloton était encore plus ou moins groupé, mais j’étais déjà bien positionné parmi les premiers. Je voyais que ma voiture s’était arrêtée au bord de la route, mais j’ignorais la raison. Comme on circulait en mode « leap frog », je ne m’inquiétais pas trop et je décidais de continuer. Mais au bout de 15-20 minutes, toujours pas de signe de mes accompagnateurs. Je craignais le pire. Je circulais en plein désert avec des températures proches de 40°, et mon bidon était déjà vide depuis un bon bout de temps. J’ai essayé de rester calme, et j’ai demandé de l’eau à d’autres concurrents de la Race Across the West que je doublais. Afin d’éviter une déshydratation complète, j’ai commencé à lever le pied. On s’approchait de 19h, heure à laquelle il fallait passer en mode « direct follow » où la voiture suiveuse doit rester en permanence directement derrière son coureur. J’étais donc obligé de mettre pied à terre afin d’éviter une pénalité de 1h. J’étais impuissant lorsque mes concurrents me dépassaient l’un après l’autre. Finalement mon kiné Olivier arrive à ma hauteur grâce la deuxième voiture suiveuse du Team France de la RAW pour me donner des nouvelles et pour m’approvisionner.

Le moteur de notre voiture était mort (première immatriculation en juin 2016 !). Il s’agissait d’une grande camionnette spacieuse spécialement aménagée pendant de longues heures avec matelas, vélos, matériel de rechange, toutes mes affaires, etc. Heureusement nous avions loué une deuxième voiture en plus du camping-car qui lui ne pouvait pas servir comme follow car. Il fallait évidemment du temps à l’équipe pour rassembler tous les véhicules sur place (le camping-car devait emprunter un autre itinéraire !), sortir et « ranger » sous un énorme stress le plus de matériel possible dans la deuxième voiture beaucoup plus petite évidemment et le reste dans le camping-car, pour finalement me rejoindre plus loin sur la route. Ils ont dû abandonner la voiture dans le désert, et le camping-car a déposé deux membres de l’équipe dans la ville la plus proche pour récupérer un van plus spacieux le lendemain.

Même si en fin de compte la perte de temps directe de cette mésaventure se limitait à 30-45 minutes, ce qui est négligeable sur la totalité de la RAAM, les conséquences sur notre logistique de course étaient beaucoup plus importantes : nous avions du mal à retrouver nos affaires, plus de place pour moi pour dormir dans le van, du matériel perdu jusqu’à la fin de la course, etc. Sans oublier que je payais le prix de la déshydratation le lendemain avec un long temps d’arrêt de plusieurs heures. Ces imprévus font partie de la RAAM et peuvent freiner n’importe qui, à n’importe quel moment et n’importe où. Il faut savoir garder son calme et faire preuve de flexibilité dans son plan d’action.

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Mais globalement, le plus dur à gérer pour moi étaient clairement les énormes changements climatiques tout au long du parcours, et les problèmes de santé qui en découlaient.

Après un gros coup de chaleur le deuxième jour qui m’a coûté 5-6 heures, les choses se sont aggravées à la sortie des Rocky Mountains en passant de -3° au petit matin en haut du dernier grand col au-dessus de 3000m, à +35° quelques heures plus tard dans la vallée en s’approchant de Trinidad.

Je venais de boucler les 30 premiers km sur mon vélo de chrono lorsque j’avais de plus en plus de mal à respirer. Je sifflais carrément, et j’avais l’impression que mes poumons avaient perdu 90% de leur capacité sous une chaleur écrasante.

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Je n’avançais plus et décidais de faire une pause dans le camping-car. Après m’avoir examiné, Alex, mon médecin d’équipe, me parlait de signes d’un œdème pulmonaire ! Une pause prolongée de 12h s’imposait avant de prendre une décision si oui ou non on pourrait continuer notre aventure. Un coup très dur à gérer, mais la santé prime sur tout, j’ai ma famille qui m’attend à la maison. Pour moi la course était jouée, il fallait accepter le sort et définir un nouvel objectif si jamais on allait repartir : arriver à temps au cut-off au Mississippi pour pouvoir finir la course dans les délais imposés !

Retour en voiture donc à Trinidad pour trouver un hôtel, mais plus de chambre disponible un jour de weekend ! Finalement c’est seulement au bout d’une heure de route supplémentaire que nous avons trouvé des disponibilités, loin du tracé de la course. Le moral de l’équipe était au plus bas.

Je ne voulais pas y croire, de devoir déjà s’arrêter ici avant la grande plaine du Kansas, après tous ces sacrifices et efforts pendant la préparation durant des mois et des années. C’était frustrant, mais c’est ça aussi la RAAM : cruelle et impitoyable.

Nous avions décidé de refaire un examen médical à minuit me laissant 6h de sommeil ou repos après une séance de kiné respiratoire. Après avoir eu des échanges avec ses confrères spécialisés en Europe, Alex estimait mes chances de pouvoir repartir à … 5%. Cela reste pour lui un miracle médical, le fait que nous avons pu finalement reprendre la route vers 1h30 du matin à l’endroit exact où nous avions quitté la course presque 12h avant, et surtout la manière de finir la course jusqu’à Annapolis.

Inversement, quelle a été ta force pour surmonter les passages difficiles ?

Je n’ai jamais perdu l’espoir et l’envie de bien terminer cette course, grâce notamment au soutien précieux de ma famille à la maison et de mon équipe d’assistance sur place. Je pense que les merveilleux mots d’encouragement de mon épouse (publiés sur FB) ont fait pleurer plus qu’un, y compris moi ! La force mentale est presque plus importante que la condition physique sur une épreuve comme la RAAM, et je dirais que c’est un de mes points forts. Sur de telles distances, chacun connait forcément des hauts et des bas, aussi bien sur le plan mental que physique. Lors des passages à vide, il faut s’accrocher et se dire que le vent tournera bientôt. Il faut rester positif dans la tête, sinon c’est perdu d’avance.

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Parle nous un peu du parcours, de sa difficulté, des secteurs stratégiques.

Le parcours est très varié et convient parfaitement à des coureurs polyvalents de type rouleur-grimpeur. Un poids-plume peut vraisemblablement gagner du temps dans le Colorado ou les Appalaches, par contre il risque de galérer dans les interminables lignes droites des plaines du Kansas. Mais, à postériori, j’estime que la capacité à pouvoir s’adapter en permanence aux changements brutaux des conditions climatiques extrêmes est plus importante que le gabarit du coureur, sans même parler de la gestion du sommeil et de la nutrition.

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Peu après le départ à Oceanside à la côte Ouest, on traverse une région vallonnée avant de grimper la « costal range », première chaîne montagneuse du parcours culminant à plus de 1100m d’altitude. Par la suite on plonge dans le désert via le « glass elevator », une descente réputée surtout à cause des rafales de vent omniprésentes et de la hausse spectaculaire des températures accompagnée d’une baisse de l’humidité de l’aire vers 0%. On passe même en-dessous du niveau de la mer.

Après la traversée du désert du Mojave, on approche les Rocky Mountains culminant à 3300m au Wolf Creek Pass. Les routes souvent très larges montent à faible pourcentage (rarement au-dessus de 3-4%), de vrais boulevard permettant aux nombreux poids-lourds de traverser le massif au plus vite. Juste quelques exceptions à cette règle comme les 10 derniers km du Wolf Creek Pass à 7-8% en moyenne, ou encore le dernier des cols au-dessus de 3000m au menu de la RAAM, le Cuchera Pass, avec ses 5-7% de pente et quelques virages à épingle. Le décors change brutalement en s’approchant et en sortant de Trinidad : on passe dans les grandes plaines du Kansas. Des lignes droites interminables de 60-70km !

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Puis virage 90° à gauche, puis à droite, et c’est reparti pendant 60km. Difficile de faire mieux en terme de monotonie ! Rien que des champs de blé et de mais sur des centaines de km, et de temps en temps des silos avec l’une ou l’autre ferme. Seul point positif sur cette partie de parcours : la route est en permanence en léger faux-plat descendant (-0.5%/-1.0%) et le vent est souvent favorable lorsqu’on se déplace direction Est. Dans le Missouri, l’Illinois, etc, les paysages changent de nouveau. Le terrain devient plus vallonné, et la nature plus verte.

La partie la plus difficile du tracé vient vers la fin : les Appalaches qu’on peut comparer au Vosges en France. Les cols culminent autour de 1000m, et il n’y a pas un mètre de plat. Les pourcentages sont nettement supérieurs à ceux rencontrés dans les Rocky Mountains, et le rapport dénivelé par km parcouru est le plus important sur toute la RAAM. C’est souvent un moment clé de la RAAM, on peut y perdre, mais gagner beaucoup de temps. Les derniers centaines de km sont de nouveau plus vallonnés jusqu’à l’arrivée à Annapolis, très belle ville connue pour sa base militaire des Navy.

Avec le recul, comment juges-tu ta préparation ? Y-a-t-il des points que tu as peut être sous-estimés ?

Je pense que sur le vélo, je ne pourrai pas faire mieux. Ma vitesse moyenne nette était proche de 31km/h sur les 5070km que j’avais enregistré sur mon Garmin. J’étais freiné par des problèmes de santé comme décrit plus haut et des pauses qui s’imposaient afin d’arriver sans séquelles permanentes à Annapolis. Si je ne trompe pas, j’étais de loin le plus rapide en vélo ce qui fait que je j’ai remporté les 2 trophées « Kong of the Mountains » et « King of the Prairies ». Il reste donc de la marge pour s’améliorer, notamment au niveau de la stratégie de sommeil et de l’organisation de l’équipe d’assistance.

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Quel regard portes-tu sur ceux qui te précédent ?

Je connais le vainqueur Pierre Bischoff depuis quelques années. Pour moi c’était clairement un des grands favoris, malgré son accident quelques semaines avant le départ (la clavicule et une côte cassées). C’est un type hyper sympa, et je suis content pour lui. Il a mérité la victoire. Il n’a pas eu de soucis en cours de route je pense, il était très régulier et a su résister au retour de Dave Haaze.

Ce dernier connait la RAAM par cœur, un habitué du podium sur cette épreuve. Un coureur très sympathique aussi qui me rappelle un peu moi-même : il est propriétaire d’un magasin de vélo et s’entraîne majoritairement tôt le matin en partant à 4h ! Il a dit que c’était sa dernière RAAM, comme tous les ans … mais il a effectivement mis en vente tout son matériel sur internet. Ce serait dommage en tout de ne plus le revoir sur les routes.

Et puis Marko évidemment, un grand champion de l’ultra depuis des années. J’étais content d’avoir fait connaissance avec lui en avril dernier en Italie. Il dispose d’énormément d’expérience sur des épreuves qui se jouent sur plusieurs jours. Il a été très régulier sur toute la course.

Reviendras-tu sur la RAAM avec de plus grandes ambitions ?

En plus de la préparation physique et mentale, la RAAM demande avant tout un grand investissement en temps et énergie pour l’organisation, la mise en place de la logistique, le rassemblement de l’équipe, la recherche de sponsors pour le financement, etc. Si j’arrive à tout remettre sur les rails, je suis évidemment fortement tenté de m’attaquer une deuxième fois à l’aventure RAAM tout en essayant de faire mieux et de ne plus commettre les mêmes erreurs. Je suis convaincu qu’il y a moyen de faire (beaucoup) mieux si j’aurai la chance de mon côté avec moins d’incidents à gérer. La question reste ouverte 😉

Après une telle épreuve, qu’as-tu prévu pour la suite de ta saison ?

Je suis en train de faire un bilan de santé pour déterminer l’origine des problèmes rencontrés. La récupération est plus que correcte, j’ai repris le vélo le lendemain de mon retour au Luxembourg, soit 3 jours après l’arrivée de la RAAM. Si tout va bien, je serai au départ de la Tortour en Suisse pour essayer de défendre mon titre. C’est une course qui me plaît bien, les paysages sont magnifiques et l’organisation est au top. Cela me ferait 3 épreuves ultra sur l’année, cela me suffit. Je voudrais bien passer plus de temps avec ma famille par la suite avant de fixer les prochains objectifs.