BickingMan Oman : Laurent Boursette en mode express

Après les saisons 2018 et 2019 essentiellement orientées sur la Race Across France, Laurent Boursette a souhaité sortir des sentiers battus en 2020 pour participer à un nombre un peu plus élevé d’épreuves d’ultra-cyclisme. En effet en 2021, Laurent mettra sans doute momentanément de côté ce sport pour relever un challenge personnel dans une autre discipline d’endurance.

Prologue

Sans forcément exclure une 3e participation à la RAF, Laurent va donc mettre à profit la saison 2020 pour découvrir de nouvelles épreuves et se frotter à de nouveaux concurrents. Jugeant le profil de la BickingMan Oman adapté à ses capacités, il en a donc fait l’objectif de son début de saison. L’occasion de découvrir le terrible Djebel Shams, col réputé comme l’un des plus éprouvants au monde, mais aussi de pouvoir rouler vite sur de larges autoroutes au milieu du désert. Enfin, la distance « raisonnable » de 1000 km permet de s’affranchir d’équipement pour les pauses sommeil.

Compétiteur dans l’âme, Laurent a aussi choisi Oman pour se mesurer à Rodney Soncco, la « légende » des séries BikingMan (5 victoires à ce jour).

Depuis l’assemblée Générale Cyclosportissimo en novembre 2019, Laurent n’a donc plus relâché son entrainement afin d’arriver aussi préparé et affûté que possible au départ de cette course, car pour lui, pas d’ambiguïté à avoir, le BikingMan c’est une course ! Et voici comment il l’a vécu.

Samedi 22 février 20 heures

Je suis sous l’arche de départ RedBull avec Marc Lalande, Jacques Barge (le Sultan), et Hervé Sabathé, mes compères du Team Cyclosportissimo. Rodnay Soncco est finalement absent, préparation insuffisante pour participer. J’ai un vélo chargé de 4,750 litres d’eau, un sac à dos rempli de 2,5 kg de nourriture: miel liquide, gels, et quelques barres énergétiques.

Photo : BikingMan

Je prévois de réduire les arrêts au strict minimum sur cette course et j’emporte avec moi de quoi aller au moins jusqu’au CP1 (Djebel Shams KM 397,5). En effet, ne connaissant pas le pays, trouverais-je à boire ou à manger?…

J’ai également joué la sécurité au niveau des pneus afin de passer les secteurs gravel aussi « safe » que possible (2 pneus Schwalbe Durano Plus avec gros renfort kevlar et en section de 25 (malgré les nombreuses préconisation de 28 minimum…) mais je préférai un pneu plus fin, plus pressurisé (7 bars) et qui flotte moins dans le gravel…

La petite sacoche de selle contient le nécessaire de réparation, les outils: multi-clés, rustines, dérive-chaine, clé à rayon, morceau de pneu en cas de déchirure, rustines, piles de rechange pour la balise, 4 chambres à air. A ma grande surprise, de nombreux cyclistes partaient avec seulement 2 chambres de rechange… Moi ça me fait peur, surtout avec des secteurs Gravel (ceux-là en particulier…).

Dans la sacoche avant fixée sous le guidon aéro: blouson imperméable léger et fluo (2 en 1), manchettes/jambières blanches, câbles de recharges pour GPS, téléphone, et lumières d’appoint). Sinon le moyeu dynamo alimente des éclairages avant et arrière et permet de recharger via port USB.

Nous avons un long départ fictif avec vitesse sous contrôle pour traverser Mascate avant d’être lâchés sur l’autoroute. C’est l’occasion de se chauffer tranquillement en discutant avec les copains et de faire connaissance avec de nouveaux passionnés de vélo d’endurance.

2 heures plus tard, la course est lancée, je quitte les copains et remonte rapidement vers l’avant du groupe, l’allure est maintenant très rapide. Ma stratégie est d’accompagner les meilleurs jusqu’au CP2 (800 km) après cela, les longues portions d’autoroutes avec des côtes bien raides pourraient me permettre de lâcher les chevaux…

Dans la première côte, en tête de la course, 2 coureurs s’isolent déjà sans parvenir à se regrouper. Je suis dans un petit groupe (plutôt à l’arrière) qui va fondre petit à petit. Après 1 heure de course, les 2 premiers, visibles plusieurs centaines de mètres devant (autoroutes larges et éclairées), sont toujours isolés l’un de l’autre. Leur avance étant importante, je décide de réagir et de partir les chercher. Je pensais que Clément Mahé (un des favoris de la course qui est quelqu’un de très rapide) allait me suivre, mais non, je pars seul sans personne pour m’accompagner.

Pas grave, je ne suis pas à fond, il ne fait pas trop chaud et je pense pourvoir boucher les 1 ou 2 minutes d’écart assez facilement. En effet, je reviens rapidement sur le premier coureur puis le second. Ah, il s’agit de Hans Rudolph Nyfeler. Je le connais un peu parce qu’il est finisher de la RAAM, et de nombreuses courses extrêmes (Glockerman entre autres) et qu’il était à la RAF 2019 en tête de la course (avec assistance) avant d’abandonner. C’est évidemment une grosse machine. Au moment ou j’arrive à ses côtés je lui fait remarquer qu’il est crevé à l’arrière… Il doit s’arrêter. Je ne le reverrai que 650 km plus tard…

Dimanche 23 février 10 heures

Je suis au pied du Djebel Shams. Après une nuit plutôt tranquille je suis accompagné de Clément Mahé, nous avons petit à petit lâché tout nos adversaires au fil de la nuit sans le vouloir réellement. M’étant retrouvé tout seul devant après la crevaison de Hans Nyfeler, j’ai ralenti l’allure pour me laisser rattraper et accompagner tranquillement le petit groupe de 7/8 puis 5 puis 3 puis 2 au fil des côtes, arrêts, etc… Un dromadaire traverse tranquillement la route devant nous. Génial !

La section gravel du bas du Djebel Shams se présente, Clément l’attaque bille en tête et crève au bout de 150 mètres. Je me retrouve tout seul en tête de la course. Je monte très tranquillement, la côte fait environ 30 bornes avec des secteurs terribles (asphaltés ou en gravel) et je ne veux pas crever. Clément me rattrape très rapidement, me double et me lâche illico. Il est très agile et adore le gravel. Pour moi c’est une première et je déteste ça…

Photo : Marc Lalande

Dimanche 23 février 13 heures

Km 397. J’arrive au sommet du Djebel Shams, je suis le premier en haut, Clément s’est arrêté un peu plus bas pour récupérer et manger (je ne le savais pas alors). Je fais un rapide remplissage de bidon, je bois un café (ou un thé), répond à quelques questions, appelle mes proches pour les rassurer, et vois arriver Clément. Il me demande si je repars tout de suite, je lui réponds que je peux l’attendre 5 minutes mais que s’il s’arrête plus longtemps, je partirai car j’ai toujours pas mal de nourriture avec moi. Il décide de stopper 20 ou 30 minutes. Je pars.

Tranquille dans la descente qui est bien sûr très dangereuse. Je ne veux pas crever, je ne veux pas tomber… Je croise mes 15 premiers poursuivants (dont Hervé! Quelle surprise, il est très rapide…).

Dimanche 23 février 16 heures

Là, il commence à faire très chaud… Tout l’hiver, sur les routes des Hautes-Alpes, de la Drôme ou de l’Isère, je me suis forcé à rouler avec double couche de vêtements pour tenter de m’habituer à la chaleur. Mais bien sûr ce n’est pas comme la sensation de chaleur sèche que je ressens à ce moment là.

Il y a un léger vent de face, je commence à manquer d’eau. Je repère sur le bord de la route une petite bonbonne d’eau. Il s’agit d’un réservoir posé sur un support et sous ce réservoir, 2 robinets permettent de se procurer une eau dont je n’ai aucune idée de la provenance (parfois le réservoir est vide, à sec). Parfois ces robinets sortent des murs d’une habitation ou d’une mosquée et restent en libre service. La plupart de mes ravitaillements en eau se sont fait ainsi (sauf 1 arrêt avec Clément dans un petit magasin puis plus tard dans une station service). Je précise que l’eau n’a pas toujours bon gout, qu’elle est parfois colorée… mais que je n’ai pas été malade. J’apprendrai à l’arrivée que beaucoup de participants n’ont pas osé y boire.

Je fonce donc vers mon réservoir d’eau au bord de la route et pose ma roue avant sur un magnifique buisson avec des épines de 3 ou 4 cm. Ce sera ma seule crevaison de la course.

Dimanche 23 février 18 heures

La nuit est tombée, il fait plus frais. Je viens de faire un nouvel arrêt pour prendre de l’eau à une mosquée. je consulte mes sms. J’apprends que j’ai environ 30 km d’avance sur Clément. Je n’en espérais pas tant. Je suis toujours à un rythme plutôt serein même si les premières douleurs font leur apparition:

  • Coups de soleil sur les jambes, les bras; je n’ai pas pris le temps de m’arrêter pour mettre une protection solaire. j’en ai pourtant mais je suis dans la course…
  • Douleur aux fesses du fait de la position permanente en position aéro en bec de selle. J’ai pourtant un couvre selle en gel… Genoux douloureux (ligaments) comme toujours.

Je suis en plein désert, les villages sont parfois espacés de plusieurs dizaines de kilomètres les uns des autres. Pas de voitures, pas de piétons, peu d’animaux. Je fais attention aux dromadaires car il paraît qu’il peuvent se reposer sur la route la nuit.

Photo : Marc Lalande

Dimanche 23 février 22 heures

J’ai quitté les petites routes du désert pour me retrouver sur les grandes autoroutes éclairées qui ramènent vers la côte. Les premiers signes de fatigue se font sentir. Parfois quelques pertes de vigilance liées à la grande monotonie des autoroutes, à la quasi absence de circulation. Pas de bruit non plus. Je fais un rapide arrêt à la seule station service ouverte depuis des km. Eau minérale (4 litres), quelques gâteaux (infectes, secs et trop sucrés) qui ne passent pas… Je consulte mes sms. J’ai toujours environ 35 km d’avance mais sur Hans Nyfeler cette fois.

Je repars mais je sens bien que ça ne va pas fort. Je dors debout malgré l’absorption de quelques gels enrichis en caféine… Impossible de maintenir une vitesse de croisière stable. Inconsciemment, ma vitesse chute en parallèle de ma vigilance…

Lundi 24 février 3 heures du matin

Une ombre me dépasse à toute allure. C’est Hans Nyfeler qui est revenu sur moi en boulet de canon. Aussitôt, l’adrénaline doit se diffuser dans mon corps et j’accélère pour revenir sur lui. Je maintiens bien sûr une distance réglementaire pour ne pas profiter de son abri. Mentalement, je fais un point rapide. D’expérience, je sais qu’avec environ 750 km dans les jambes, s’il revient sur moi c’est qu’il est plus fort. Je ne me donne que peu de chance d’inverser la situation et de reprendre la tête, pourtant je décide de tout faire pour tenir au moins jusqu’au CP2 (795 km).

5 km après m’avoir dépassé, Hans se retourne, me voit 10 mètres derrière, et s’arrête de pédaler et me fait signe de passer en me parlant en allemend (je ne comprends pas un mot). Pas de problème, je passe devant en conservant un rythme tranquille (inférieur au sien), 1 km plus loin il me dépasse à toute allure, je reviens progressivement derrière lui. Cette situation va se renouveler une dizaine de fois en une vingtaine de kilomètres.

A chaque fois que je reviens à 10 mètres de lui, il s’arrête de pédaler, me laisse passer et grogne… jamais ce genre de chose ne m’était arrivé en ultra-cyclisme. Je décide alors de changer de stratégie et de lui montrer que si je m’accroche c’est seulement que je me sens encore costaud. Alors qu’il me double une énième fois par la gauche, j’accélère brutalement et reste à sa hauteur, lui sur la gauche de la route, moi sur la droite. Il n’y a absolument aucune circulation à cette heure, notre « petit jeu » est sans danger.

Progressivement, j’augmente l’allure et tente de garder une roue d’avance sur la sienne, il s’accroche mais au bout de 1 ou 2 km, il craque et revient se positionner derrière mois à 10 mètres. Je sens que je suis plus fort que lui, finalement, mes chances de reprendre la tête ne sont pas nulles.

Nous arrivons au CP 2 vers 4 heures du matin, en m’arrêtant, j’indique tout de suite à Axel et aux bénévoles qu’il y a beaucoup de tension entre nous. Pas de cordialité, du stress. J’avale un café pour me réveiller mais je sais qu’avec le lever de soleil qui ne tardera plus l’envie de dormir va disparaître.

Sur le vélo, durant notre duel, j’ai fait le point sur le ravitaillement, je suis OK, encore du stock. Je vais donc une nouvelle fois faire une pause très courte.

Après le café, j’attrape des bouteilles d’eau minérale, recharge les bidons (4,750 litres) et me dirige doucement vers mon vélo en surveillant Hans du coin de l’oeil. Il ne me suit pas… Je n’en reviens pas… Il parle (en allemand) avec les bénévoles et Axel qui ne semblent pas comprendre.

Pour me laisser partir seul, c’est que soit il se sent très fort, soit il s’est « grillé » durant notre petit « jeu ». J’en profite, je démarre en trombe et décide de tout de suite creuser l’écart afin de le décourager. Eviter qu’il puisse penser qu’il va me reprendre.

Pour la première fois depuis le départ, je suis à fond, il reste 260 km et je vais m’imposer un contre la montre aussi long et rapide que possible.

1 heure plus tard, la voiture de direction de course me rejoint une nouvelle fois, ayant été en tête durant une bonne partie de la course, Axel et ses comparses ont passé beaucoup de temps à mes côtés pour faire des vidéos, me poser quelques questions, me lancer quelques blagues. Une complicité vraiment sympa et qui permet aussi de faire passer le temps.

Mais là, je sens qu’Axel est assez sérieux lorsqu’il me dit qu’il a un problème… Au CP2, Hans a expliqué à une traductrice (all/gb) que j’avais triché, qu’une voiture d’assistance m’avait ravitaillé. Axel me demande si c’est vrai.

Je n’en reviens pas ! Non bien sûr, je transporte un sac à dos avec ma nourriture depuis 820 bornes ! j’ai pas besoin d’être ravitaillé ! Je suis venu avec Marc Lalande à Oman et il est sur le vélo lui-aussi, Jacques Barge et Hervé Sabathé sont aussi sur le vélo ! Axel me demande si j’accepte qu’il fouille mon sac à dos. Bien sûr ! Je m’arrête, donne mon sac à Axel et m’isole pour satisfaire un besoin naturel. Dans mon sac, un berlingot de miel liquide et des gels + ma chambre à air crevée.

Axel me laisse repartir et me dit que c’est bon, pas de suite. Il est possible que Hans ai confondu la voiture d’Axel avec une voiture d’assistance et qu’il ai pu croire que mon sac à dos m’avait été donné par celle-ci.

Je ne lui en veut pas, la fatigue, et peut-être la frustration ont pu lui faire voir des choses qui n’existaient pas. C’est un très bon coureur et son retour à mon niveau m’auront permis de sortir de ma torpeur et de finir cette course à un rythme plus rapide. Rapidement l’écart entre ne va faire qu’augmenter: 20, 25 km, presque 30.

Les dernières heures seront tout de même très dures (40°C), manque d’eau, vent de face, dernière portion gravel très difficile et surchauffée (10 km!) mais la course est jouée. Sauf problème technique ou chute (extrême prudence dans le gravel), je vais remporter ma première BikingMan.

Photo : BikingMan

Lundi 24 février 15h30

Je franchis la ligne d’arrivée. Je suis heureux bien sûr mais épuisé, mon corps est broyé, j’ai mal partout: genoux, cuisses (crampes), pieds (échauffement et insensibilisation), coups de soleil, dos et nuque, fesses…

Photo : BikingMan

Ce sport est extraordinaire, chaque nouvelle épreuve nous réserve des surprises et des expériences inattendues. je crois avoir beaucoup appris tactiquement sur cette édition et cette victoire (après les 2 RAF) me rend bien sûr plus serein et assuré sur mes capacités.

Malgré la course, j’ai bien profité du voyage, ma tête tournant de gauche à droite, les bras en appui sur les prolongateurs. Les paysages du Sultanat d’Oman étaient à la hauteur de ce que j’en attendais, du sable, du désert, pas d’arbres (quelques palmiers), peu d’animaux (dromadaires et de très beaux oiseaux et papillons). Une montée du Djebel Shams vraiment, vraiment extraordinaire (je ne l’avais pas juger à la hauteur de sa difficulté!). La chaleur bien supérieure à mes attentes (et il parait que l’été, c’est bien, bien, pire !). Les Omanais sont enfin extrêmement accueillants et souriants, mais beaucoup des gens qu’on rencontre sont en fait pakistanais.

Merci à Marc, Jacques, et Hervé qui m’ont accompagné durant cette aventure et qui ont même pris le temps de m’encourager durant la course. Merci aux autres membres du Team Cyclosportissimo restés en France qui m’ont inondé de messages si gentils lors de mon arrivée. C’est un vrai plaisir de pouvoir ouvrir la saison 2020 avec cette victoire.

Je suis maintenant porteur du maillot de leader 2020 du Championnat BikingMan, que j’irai défendre en Corse (ce n’était pas prévu mais Rodney Soncco y sera aussi… ). Rendez-vous donc sur la BikingMan Corsica les 27 et 28 avril prochain.

La suite de mon programme sera plus incertain, car la préparation et la course du BikingMan m’ont épuisé mentalement et il se peut que la saison se termine plus tôt que prévu. Je ne serai donc pas présent sur l’Origine Endurance (1° mai), malheureusement, peut-être pas sur la Route du Diable de Pascal Bride, et sans doute pas non plus sur la North Cape 4000 qui me fait trop peur ! Je maintiens seulement dans mon programme la BTHR, et la BTR, incontournable pour moi car de nombreux membres de l’association seront présents.

A écouter

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One thought on “BickingMan Oman : Laurent Boursette en mode express

  1. J’adore, et j’ai pleins de questions (y)
    Bravo encore Laurent c’est bon d’être à la bagarre surtout sur des durées comme ça !
    Bertrand

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